Interview

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Marguerite Arène est chef de la Mission de prévention des toxicomanies de la DASES (Direction de l’action sociale, de l’enfance et de la santé) de la Ville de Paris. Elle est à l’origine, avec le chef de projet toxicomanie de la préfecture de Paris, d’une démarche de réduction des risques liés à la consommation de drogues dans les milieux festifs parisiens. Catherine Jouaux, chef de projet à la Mission, a accompagné cette démarche à laquelle ont participé de nombreux partenaires : associations de prévention, représentants professionnels et syndicats d’établissements de nuit, service de prévention de la Brigade des stupéfiants… Une charte “Fêtez clairs” vient de voir le jour.
Le FESU a recueilli leurs expériences et perspectives sur la prévention des toxicomanies dans un petit entretien.
Vous pouvez également allez voir une description du projet « fêtez clairs », ou visiter le site web du projet Fêtez clairs

FESU: Qu’est-ce qui est le plus important dans le travail de la prévention ?
Mission : L’efficacité de la prévention. Il faut partir de là où en sont les personnes, de leurs capacités à entendre et à s’approprier ce qui leur sera utile. Dans ce cas, ce sont des gens qui ont envie de faire la fête, c’est pour ça que nous avons choisi le titre « Fêtez clairs ». C’est-à-dire profitez-en jusqu’au bout de la nuit sans avoir de dommages, de soucis, et notamment en consommant et mélangeant des produits.
L’approche rigide du « N’y touchez pas ! » ne permet pas dans ce contexte de parler de la question des usages. Il faut s’appuyer sur ce qui existe, reconnaître les pratiques des gens, tenir des discours clairs et compréhensibles qui permettent de diminuer les risques…
Le message central d’un des deux derniers outils que nous avons développés, est celui-ci : associer des drogues, c’est multiplier les risques. Donc si tu fais des mélanges, il faut au moins savoir quels risques tu prends. Un autre point important, c’est le travail d’accompagnement à la prise de conscience : Où en es-tu avec les drogues ? Dans un contexte festif, les gens ne sont pas là pour faire l’analyse d’un texte ardu, certes. Aussi, pour l’autre outil d’information, nous avons opté pour un texte sous forme de bulles. Par exemple, on peut aller piocher « Un week-end sans drogues, je n’en suis plus capable » et se dire : « est-ce que c’est mon cas aujourd’hui ? ». Ces outils sont de petit format et présentés sous un aspect suffisamment ludique et léger, pour qu’on puisse avoir envie de les mettre dans sa poche dans un club et … y revenir plus tard.
Ce qui est important dans la prévention, comme on le disait d’emblée, c’est de partir de là où en sont les gens. Dans ce projet, on leur dit : “Soyez responsable pour vous même, ayez connaissance et conscience des risques, diminuez ces risques.”

Quel était le début du projet ? Quelle est votre approche dans ce projet ?

 Au début, on est parti du constat que la consommation de drogues en milieux festifs, c’est une réalité à laquelle sont confrontés les clubs, les jeunes, la police, les professionnels de la prévention, bref tous. En terme de risques, il arrivait des accidents, par exemple des comas dus à des associations d’alcool et de GHB. On ne pouvait pas rester les bras croisés face à de telles situations.
Du côté des établissements, ce qui a été moteur, c’est aussi cette confrontation à la réalité : il y a eu des accidents, des trafics à l’intérieur des lieux …même si les gérants tentaient de les empêcher. Ce qui signifiait bien sûr le risque de fermeture administrative. Mais pour nombre d’exploitants, le fait que des jeunes dans leur clientèle se mettaient en danger a joué également.
Quand on a mis en place la démarche en phase expérimentale (avant l’élaboration de la charte), on est allé à la rencontre des établissement et nous leur avons proposé des formations à destination de tout leur personnel ; puis des temps d’observation sur le terrain pour voir comment les publics se comportaient, quelles étaient leurs pratiques. Nous avons essayé de répondre aux besoins des établissements en les conseillant : il y avait parfois des choses simples à faire en matière de prévention, comme favoriser l’accès à de l’eau fraîche, à de la nourriture telle que des barres de céréales ou de chocolat. En ce qui concerne le positionnement des personnels face aux publics, il faut partir également de leur savoir-faire, des modes de réponse qu’ils ont su développer pour faire face parfois à des situations délicates et les accompagner dans leur réflexion. Souvent les formateurs, les animateurs de prévention, ont pu dire qu’eux-mêmes avaient beaucoup appris à leur contact.
Enfin, le troisième volet de la démarche consistait à intervenir auprès des publics pendant les soirées de façon adaptée, adéquate…

Quelle est la réponse dans le milieu festif ?

Positif, mais il a fallu faire un travail d’approche. Pour revenir au départ du projet, il y a eu la constitution d’un groupe de travail co-piloté par la mairie de Paris et par la préfecture, c’est-à-dire l’Etat, avec comme principe fort qu’il fallait que soient représentés le secteur sanitaire, la sécurité publique (notamment la Brigade des stupéfiants), les associations culturelles (comme par exemple Techno Plus), les associations de prévention, mais aussi bien sûr les représentants professionnels et syndicats d’établissements de nuit.
L’idée était de mettre tout le monde autour de la même table, chacun ayant sa propre expertise, ses outils … et qu’il fallait avancer ensemble en articulant les différents points de vue et compétences.
Pendant un premier temps de travail, il a fallu qu’on se mette d’accord sur nos valeurs, sur la démarche à adopter. Par exemple, pour la police, le concept de réduction des risques (accompagner des usagers de produits dans une gestion et une réduction des risques), familier pour d’autres professionnels, n’allait pas de soi.
Deux grands axes ont été retenus par les partenaires : premièrement, que la prévention, la réduction des risques et la sécurité publique ne sont pas opposées mais complémentaires. Deuxièmement, qu’une approche globale doit être privilégiée. La question de la consommation de produits doit être traitée dans un cadre plus global de promotion de la santé, c’est-à-dire intégrant la sécurité routière, la prévention de comportements sexuels à risques, des risques auditifs …

Et quelle est la réaction du groupe cible, des jeunes, donc du public dans le milieu festif ?
Les interventions auprès des publics jeunes dans ces lieux se font après les temps de formation du personnel et d’observation in situ… Les animateurs de prévention qui interviennent ont donc pris la mesure de la spécificité des publics de tel ou tel établissement. A chaque fois, ils adaptent leur approche en tenant compte de la tranche d’âge représentée, des pratiques identifiées. Ils ont également repéré à l’intérieur de l’établissement les lieux et les moments propices à des échanges. Ils ne sont pas là pour « empêcher de faire la fête » mais pour apporter des informations utiles. Aussi, le plus souvent, sont-ils bien perçus par les jeunes : des questions sont posées, des dialogues s’instaurent… Le succès des deux derniers outils élaborés par le groupe de travail (ils sont très vite pris) semblent bien montrer que ces informations font mouche.

Quels sont les aspect les plus positifs et encourageants de ce projet ?
Ce qui est apparu de façon très évidente, c’est que les représentations des uns et des autres ont pu bouger, au cours de ces rencontres, de ce travail commun. Par exemple : non seulement, les professionnels de la prévention, les formateurs de la brigade des stupéfiants reconnaissent les savoir-faire des personnels, disent avoir également appris à leur contact … mais ils ont mesuré la volonté des exploitants qui s’engagent dans cette démarche de « protéger » leur clientèle (« pour que les jeunes n’aillent pas sans le mur »). Quant aux établissements, ils ont perçu différemment les représentants des institutions, de la police. Un climat de confiance s’est progressivement instauré. Et ceci sans aucune ambiguïté car il est clair pour tous que s’engager dans une telle démarche n’est pas un blanc-seing donné …qu’aucun manquement à la loi ne serait couvert.
L’autre aspect, bien sûr, le plus positif, c’est que les jeunes qui fréquentent ces établissements la nuit accueillent favorablement, comme on l’a dit précédemment, les interventions proposées par les animateurs de prévention.

Qu’est-ce que vous avez regretté le plus dans ce projet ?
On pourrait regretter que ça prenne tant de temps dans la mise en place et jusqu’à la création d’une charte. Mais est-ce qu’il faut regretter que changer des choses dans nos façons de voir, dans nos représentations et dans les comportements, ça prenne du temps ? On ne peut pas faire l’économie du facteur temps puisqu’on travaille avec ces aspects proprement humains. On pourrait vouloir aller plus vite… mais quel impact cela aurait-il ?

Quelle sont vos recommandations aux autres collègues qui travaillent dans la prévention, dans d’autres villes européennes ?
Quand on a présenté notre démarche à Bruxelles il y a deux ans, nos interlocuteurs belges ont trouvé très intéressant d’avoir instauré un partenariat aussi large, en invitant notamment d’emblée dans le groupe de travail la police (ce qu’eux-mêmes n’avaient pas fait dans la mise en place de leur démarche en milieu festif). Instaurer un partenariat aussi large, ce n’était pas la voie la plus simple … car cela voulait dire, là encore, prendre du temps : prendre le temps de fonder un socle commun pour travailler ensemble efficacement.
Et puis, c’est un peu notre leitmotiv… la recommandation, c’est aussi de s’appuyer sur ce que les publics dits « cible » (mot affreux, à abandonner définitivement) savent eux-mêmes, sur leur propre expertise, sur la compréhension qu’ils ont de leur situation. On a vu combien parfois des usagers ou d’anciens usagers pouvaient être en capacité de développer les meilleurs outils ou messages de prévention ou de réduction des risques à destination de leurs pairs …
Plus particulièrement par rapport à ce projet « Fêtez clairs » qui a abouti à une charte, nous sommes conscients que si les établissements de nuit ne nous fournissaient pas aujourd’hui, grâce à leur engagement, ce cadre de travail, nous ne pourrions pas toucher ces publics jeunes. De leur côté, ils attendent de nous, du savoir-faire des professionnels de la prévention que nous sommes, que nous allions au devant de ces publics pour les informer, les aider à prendre la mesure des risques liés à la consommation de produits psychotropes…Pour mener à bien ce projet, il fallait évidemment allier nos énergies.
Partir de la réalité du terrain, s’appuyer sur les savoirs et les compétences des différents partenaires, y compris donc bien sûr des professionnels des établissements de nuit, des usagers eux-mêmes, c’est tout à fait nécessaire.